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Archive for the ‘Psychanalyse’ Category

Note : cet article contient des spoilers sur la série Neon Genesis Evangelion.

« D’un point de vue psychologique, le couple robot-pilote manifesterait les sentiments duels de l’adolescent masculin, à la fois enfant encore fragile (l’humain) et empreint d’un désir de toute-puissance (le robot). La machine octroie au héros une extension parfaite de son corps et une assurance surhumaine qu’il ne possède pas initialement. Cette transformation symbolique de l’homme une fois qu’il est à l’intérieur du mecha est à mettre en parallèle avec celle du super-héros américain, vulnérable dans le civil mais invincible dans son costume. Le robot devient ainsi un double fantasmatique de l’humain. » Robot géant : de l’instrumentalisation à la fusion

Voilà certainement une chose que tous les fans de robotto anime ont déjà vu ou entendu quelque part. Le robot (dans le traitement que je fais ici je ne prends en compte que l’image du robot géant, pas celle de l’androïde type Astro Boy, Ghost In The Shell) de l’animation japonaise représente le symbole d’une toute-puissance liée à la personne le pilotant. Mais d’où provient ce sentiment de toute puissance que l’on qualifie souvent d’infantile ? Ce que ce terme nous permet de stipuler c’est que la toute puissance vécu par l’adolescent -le plus souvent- dans le robot n’est que la répétition d’un état plus ancien, qui sévissait alors qu’il était nourrisson.
Ceux ayant vus et compris Neon Genesis Evangelion ont déjà des éléments de réponses partielles.
Je me propose d’éclaircir ce lien grâce à deux textes psychanalytiques : « Totem et tabou » de S. Freud, ainsi que « Le développement du sens de réalité et ses stades » de S. Ferenczi. Après un bref survol de l’histoire du robotto anime nous pourrons constater l’application de ce que j’aurais tenté de dégager par l’aide de la psychanalyse.

Sommairement dans « Totem et tabou », Freud établit des liens entre la psychopathologie des névroses de l’homme moderne civilisé, les cultures primitives et le développement psychique de l’enfant. Ceci par l’intermédiaire de l’étude du totémisme et de la formation du tabou.
Concentrons-nous ici sur le chapitre 3 : celui de l’animisme, de la magie et de la toute-puissance des idées. L’animisme représente ici la théorie des êtres spirituels en général. C’est un système intellectuel, il permet de comprendre le monde dans son ensemble en le substituant aux esprits. D’après beaucoup d’auteurs l’humanité aurait, au cours du temps, connu successivement trois systèmes intellectuels pour expliquer le monde : conception animiste, conception religieuse et conception scientifique. La magie a, dans le cadre animiste, des utilités particulières : elle soumet la nature aux volontés de l’homme, elle protège cet homme contre les dangers et les ennemis et lui donne le pouvoir de nuire à ses ennemis. La magie se base donc sur un principe exprimé succinctement dans une phrase de E. B. Tylor : « prendre par erreur un rapport idéal pour un rapport réel ».

Un exemple. La fameuse poupée à l’effigie de l’ennemi. Tous les supplices infligés à ce modèle se répercuteront sur la personne haïe. Sur la poupée est projeté cet idéal d’un ennemi auquel on peut nuire aisément, permettant ainsi à la haine de se déverser.

Les actes magiques répandus chez les peuples primitifs procèdent d’un même ordre, prenons le cas des rites destinés à provoquer la pluie. On la provoque par des moyens magiques, en l’imitant et en reproduisant artificiellement les nuages et l’orage. Freud dira que les gens « jouent à la pluie », prenant l’exemple des Aïnous japonais qui provoquent la pluie de la manière suivante : quelques uns font tomber de l’eau à travers un grand tamis, tandis que d’autres promènent à travers le village, comme si c’était un bateau, un récipient muni d’une voile et d’un aviron. Bref, si je veux qu’il pleuve, je n’ai qu’à faire quelque chose qui ressemble à la pluie, ou qui la rappelle.

Pour nuire à un ennemi l’acquisition de son nom peut être primordiale. En effet chez les primitifs c’est le nom qui constitue la partie essentielle d’une personne. Quand on est au fait du nom d’un individu ou d’un esprit on a par ce biais acquis un certain pouvoir sur lui. De cette idée -celle de la puissance évocatrice du nom- découle bien entendu nombre de tabou sur les mots (on invoque pas le nom du diable impunément, etc…). Tous ces exemples permettent à Freud de citer l’anthropologue J. G. Frazer qui définit la magie ainsi : « Les hommes ont pris par erreur l’ordre de leurs idées pour l’ordre de la nature et se sont imaginés que puisqu’ils sont capables d’exercer un contrôle sur leurs idées, ils doivent également être en mesure de contrôler les choses. »
Freud y ajoutera une chose : les motifs qui poussent l’homme à utiliser la magie sont simplement reconnaissables, ils proviennent de leurs désirs. L’homme primitif a ainsi une confiance démesurée dans la puissance de ses désirs.
Le rapprochement avec l’enfance peut alors se faire : « En ce qui concerne l’enfant, qui se trouve dans des conditions psychiques analogues, mais ne possède pas encore les mêmes aptitudes motrices, nous avons admis ailleurs qu’il commence par procurer à ses désirs une satisfaction vraiment hallucinatoire, en faisant naître la situation favorable, grâce à des excitations centrifuges de ses organes sensoriels. Au primitif adulte s’offre une autre voie. À son désir se rattache une impulsion motrice, la volonté, et cette volonté, qui sera un jour assez forte pour changer la face de la terre, est utilisée par le primitif pour se procurer une satisfaction par une sorte d’hallucination motrice. »
Les agitations motrices liées à la pratique de la magie n’ont donc qu’un but : satisfaire le désir du primitif. Nous reviendrons longuement plus tard sur le lien à l’enfance.

Résumons : le principe qui régit la magie, la technique du mode de pensée animiste, est celui de la toute-puissance des idées.
Freud propose d’observer comment cette toute-puissance des idées à évoluer au fil du temps : « Si nous acceptons le mode d’évolution des conceptions humaines du monde, tel qu’il a été décrit plus haut, à savoir que la phase animiste a précédé la phase religieuse qui, à son tour, a précédé la phase scientifique, il nous sera facile de suivre aussi l’évolution de la toute-puissance des idées à travers ces phases. Dans la phase animiste, c’est à lui-même que l’homme attribue la toute-puissance ; dans la phase religieuse, il l’a cédé aux dieux, sans toutefois y renoncer sérieusement, car il s’est réservé le pouvoir d’influencer les dieux de façon à les faire agir conformément à ses désirs. Dans la conception scientifique du monde, il n’y a plus de place pour la toute-puissance de l’homme, qui a reconnu sa petitesse et s’est résigné à la mort, comme il s’est soumis à toutes les autres nécessités naturelles. Mais dans la confiance en la puissance de l’esprit humain qui compte avec les lois de la réalité, on retrouve encore les traces de l’ancienne croyance à la toute-puissance. »
La science actuelle court d’ailleurs derrière cette toute-puissance avec une frénésie facilement observable. On pourrait aussi citer l’art comme dernier bastion de la toute-puissance.

« Le développement du sens de la réalité et ses stades » de S. Ferenczi va nous permettre de nous cibler sur l’enfance.
Ferenczi y reprend l’essentiel des théories freudiennes d’alors sur la psychogenèse en les reformulant et en y joignant ses propres hypothèses. Il va spécifier, en cinq étapes, comment l’enfant abandonne peu à peu son sentiment de toute-puissance infantile.

_On trouve tout d’abord la « période de la toute-puissance inconditionnelle » : celle de l’embryon, du fœtus qui ne connaît pas le manque. Tous ses désirs sont comblés dans l’instant par le truchement du cordon ombilical entre autre. L’utérus et le liquide amniotique lui assurent une protection parfaite contre l’extérieur. On parle souvent de cette période comme étant « absolument narcissique ».

_La deuxième est nommée « toute-puissance hallucinatoire magique » : le nourrisson qui n’a alors rien organisé du monde qui l’entoure, voit ses désirs comblés grâce à ses parents qui pourvoient à tout. L’enfant qui pleurera par exemple à cause de la faim va pouvoir halluciner la présence du sein nourrisseur (ce qui lui permettra de gérer brièvement la tension provoquée en lui) jusqu’à ce que la mère accède finalement à son désir. L’enfant a donc l’illusion de réaliser ses désirs car celui-ci n’a pas clairement conscience du monde l’entourant.

_La troisième période est celle de la « toute-puissance aidée des gestes magiques » : suite de la période précédente. Avant la composition du langage l’enfant va exprimer ses désirs par l’entremise des gestes corporels qu’il peut accomplir. Les gestes sont une indication pour l’entourage du désir de l’enfant. Par exemple un enfant désirant un objet hors d’atteinte va ainsi tendre le bras vers celui-ci en gémissant puisqu’il ne peut modifier la réalité et faire venir l’objet à lui. Mais l’entourage va lui permettre de réaliser son envie. L’enfant considère donc ses gestes comme magiques.

_En ce qui concerne la quatrième période, Ferenczi la nomme « animiste » : l’enfant ne voit dans le monde qui l’entoure que des reproductions de son propre corps, que les choses soient animées ou non il les intègre en y représentant ses organes. On fait bien entendu ici référence à la même période que Freud explore.

_La dernière période (la plus intéressante sûrement) est celle dite « des pensées et des mots magiques » : le fait que l’enfant est acquis les rudiments du langage lui permet de ne pas avoir à utiliser une énergie gestuelle pour se représenter les choses. Les mots peuvent désormais remplir cette fonction. Mais à cette période les mots ne sont pas encore pure abstraction comme ils le deviendront par la suite, ils sont encore manipulés par l’enfant comme des choses. Quand l’enfant veut « la balle », on la lui donne. Le mot désigne donc la balle en même temps qu’il est la balle.

Tout ce que nous avons appris avec ces quelques développements peut-être pouvons-nous le lier aisément au robotto anime à partir d’un historique extrêmement bref.

Le garçon et son robot "télécommandé"
Le garçon et son robot « télécommandé »

Le premier robotto anime semble être l’adaptation du manga Tetsujin 28 Go (1956) de Y. Mitsuteru. Y figure le premier robot géant de l’animation japonaise entièrement constitué de fer. Celui-ci est contrôlé à distance par un garçon munit d’un boîtier. C’est ce qui caractérisera toute la première génération de robot : géant mécanique et humain sont totalement séparés l’un de l’autre.

Arrive ensuite dans le début des années 1970 Go Nagai et ses multiples robots. Cet artiste semble concentrer beaucoup de points qui nous intéressent. En effet c’est lui qui va supprimer la séparation entre le robot et l’humain. Désormais l’homme se trouve à l’intérieur du géant de métal. Mais l’individu aura toujours un contrôle total sur sa machine. Machines qui à cette époque proviennent souvent d’une race extra-terrestre ou bien d’une ancienne civilisation éteinte depuis longtemps. Il me semble bien que c’est avec Go Nagai qu’apparaissent enfin ces héros hurlants leurs techniques pour terrasser l’ennemi.
« Dans les anime des années 70, les héros poussaient diverses manettes et maints leviers pour faire bouger le mecha. Ils hurlaient leurs manœuvres et leurs attaques, comme si la puissance de leur voix pouvait influer sur l’efficacité du robot. » Robot géant : de l’instrumentalisation à la fusion
Voilà quelque chose de généralement admit. Mais tout ce qui a été développé plus haut nous fait apparaître cette justification comme une simple façade destinée à voiler le facteur inconscient. Ce héros criant fulguro-poing dans Ufo Robo Grendizer (1975) -Screwer Punch dans la version originale- avec le désir de modifier la réalité extérieure ne fait qu’entrer dans une période régressive, celle que Ferenczi appela « des mots magiques ». Le mot désigne bien la chose ainsi que l’action de terrasser l’ennemi. En même temps que l’individu régresse à un état infantile par la toute-puissance des mots, il régresse sur le plan de l’espèce à un stade de son histoire passé : celui de l’animisme. Raisonnement que l’on peut appliquer à tous les robotto anime qui se suivront durant quelques années.

Daisuke Umon (Actarus) et son Grendizer (Goldorak)
Daisuke Umon (Actarus) et son Grendizer (Goldorak)

Les années 1980 verront l’avènement du robotto anime dit « crédible » avec l’arrivée de Mobile Suit Gundam (1979) de Y. Tomino. Ici le robot n’est principalement qu’une arme de guerre.

Modèle Gundam RX-78
Modèle Gundam RX-78

Je ne peux pas m’arrêter sur l’univers de Gundam pour l’instant afin de le lier à ce que j’expose n’en ayant rien vu si ce n’est la dernière série sortie de nos jours. On pourra toutefois noter que le rapport œdipien de l’enfant à sa machine semble déjà en place.
Nous pouvons nous attarder tout de même quelque peu sur une chose qui évoluera beaucoup durant ces années : l’interface de pilotage.
Dans Top wo Nerae! (1988) d’Anno les robots « buster machine » sont contrôlés par une forme de synchronisation qu’opère le pilote avec sa machine. Tout comme lors d’une motion capture, le robot imite les gestes de l’humain le pilotant. Le robot apparaît comme une extension du corps propre à modifier le monde extérieur, image de la toute-puissance aidée des gestes magiques. Le mecha pouvant être perçu comme une personne de l’entourage permettant à l’enfant d’obtenir ce qu’il désir.

Bowman dans son Valkyrie
Bowman dans son Valkyrie

Une autre interface fait son apparition dans Macross Plus (1994), c’est l’interface psychique. Les mouvements du Valkyrie de Guld Goa Bowman sont dirigés par un lien psychique entre l’homme et la machine. Le robot est alors contrôlé grâce aux ondes cérébrales, donc par la toute-puissance des pensées du pilote. Il n’a donc pas besoin de faire un seul mouvement, Bowman est statique durant son pilotage.

Nous en arrivons au terme de notre bref voyage avec Neon Genesis Evangelion (1995) de notre ami H. Anno. Alors que le mecha pouvait être perçu comme un symbole phallique paternel puissant auparavant, Evangelion change la donne en y substituant l’image maternelle. L’intégration du pilote à cette matrice maternelle, retour à la toute-puissance infantile narcissique totale : celle de la vie intra-utérine. On le sait tous, avec Evangelion la psychanalyse prend son sens explicite ultime (je vous renvois à l’analyse d’Adamhunter).
La cabine de pilotage devient le symbole de l’utérus maternelle, le pilote étant lié de toutes les manières possibles à son Eva / sa mère. Il ressent toutes les douleurs de cette entité, la contrôle par la pensée par l’intermédiaire du nerf A10. L’Eva est un « humain de synthèse », clone d’Adam le premier Ange. Elle ne prend théoriquement vie que lorsque le pilote se synchronise à elle, si tant est qu’il puisse s’y synchroniser. Cette série apporte un nouveau niveau au robotto anime : le robot qui échappe au bon vouloir de son pilote. Lorsque Shinji est dans le plus grand danger, son Eva 01 devient folle furieuse et il n’a alors aucun moyen de la contrôler. C’est bien ici la mère qui prend le relais pour ainsi dire. Je ne pas pense qu’il subsiste un besoin d’expliciter plus ici, quiconque ayant vu Evangelion peut facilement faire tous les liens s’imposant. Le Plan de Complémentarité qui vise à unifier toutes les espèces vivantes en une entité divine permet de retourner à un stade anobjectal, où la libido serait tournée vers cette seule entité qui sera donc en mesure de satisfaire elle-même tous ses désirs. Retour donc à une vie intra-utérine pour tous. Ajoutons que cette série réunie les trois conceptions du monde que Freud à expliciter plus avant. L’Eva est avant tout biologique, il est un dieu dont l’homme se sert et l’armure qui l’entoure ainsi que l’analyse de ses fonctions sont dignes des conséquences d’une avancée magistrale de la science.

LEva-01
L’Eva-01

Ainsi s’achève ce billet qui, je l’espère, aura été compréhensible.

PS : cet article n’est pas destiné à rester dans l’état. Je le modifierais en fonction de ce que je découvrirais par la suite et des remarques que l’on m’adressera. Ma connaissance de l’animation japonaise n’est à l’heure actuelle pas assez complète pour me permettre d’en faire plus.

Bibliographie et autres :
* Totem et tabou (1913), Sigmund Freud, chez PUF
* Le développement du sens de réalité et ses stades (1913), Sandor Ferenczi, in Œuvres Complètes chez Payot
* Robot géant : de l’instrumentalisation à la fusion, Bounthavy Suvilay
* Casser le mythe Evangelion est nécessaire, Zêta Amrith

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